« Solutions locales pour un désordre global »

Nous (ma douce et moi) avons été voir une projection de « Solutions locales pour un désordre global » de Coline Serreau, film qui nous explique les dégâts causés par l’agriculture industrielle productiviste en divers endroits du globe. Voir le site du film, et notamment la page qui présentent les intervenants.

Si je connaissais déjà quelques aspects évoqués dans le film, et que j’étais de ce fait préparé à ce qu’on peut y voir, ce n’était pas le cas de mon épouse, et ce film l’a tout simplement scotché. Elle, qui était parfois agacée par ma conversion lente et progressive à l’écologie, est en passe de me dépasser.

La bande-annonce est une bonne synthèse du film :

 

Il y a différents aspects de l’agriculture industrielle qui sont évoqués dans ce film. En voici certains que je voudrais partager avec vous (en espérant qu’il vous donneront envie d’aller voir ce film) :

Les sols se meurent

Ou plutôt, on les tue ! A coup d’engrais, de pesticides, d’insecticides, on protège ou soigne la plante, avec un impact collatéral de taille : on tue toute vie dans le sol.

Ainsi, pour protéger la plante que l’on cultive de tels insectes ou de telles bactéries qui la menacent, on arrose le champ de produits, détruisant dans le même geste la microbiologie enfouies dans le sol.

Or, un sol vidé de sa population est un sol qui ne se régénère pas, qui peu à peu se minéralise (avec des mousses comme sur un rocher), qui ne s’égrène plus mais se divise en mottes.

Claude et Lydia Bourguignon, deux microbiologistes (des survivants de cette science que l’on enseigne plus), nous explique tout ça dans le film. Et il nous montre des pieds de vigne dont les racines poussent à l’horizontal, parce qu’elles ne peuvent plus s’enfoncer dans un sol qui se minéralise. Et pourtant, le viticulteur se vante d’avoir un terroir de qualité. À quoi ça peut bien servir un terroir de qualité si le pied de la vigne ne peut pas aller y puiser ?

Et le plus sidérant, c’est qu’on fait pousser des choses sur ces sols morts ! Comment ? On nourrit la plante avec des produits de synthèse. Ce n’est plus la terre qui nourrit la plante, ce sont les produits dont on l’arrose généreusement qui l’abreuvent directement.

Il faut réapprendre à respecter la terre, à la régénérer. On nous a tellement persuadé qu’il fallait des engrais et des traitements qu’on n’imagine plus faire sans. Pourtant, comme le dit fort à propos C. Bourguignon : la forêt pousse, et elle n’a pas besoin qu’on lui donne de l’engrais pour ça.

La biodiversité est piétinée

On avait autrefois en France des milliers d’espèces de pommes. Aujourd’hui, 5 variétés dominent le marché. Parmi elles, la Golden. S’est-elle imposée parce qu’elle serait la plus robuste ? Que nenni ! Au contraire, la Golden est une espèce particulièrement fragile. Et a l’heureuse caractéristique de requérir près de 40 traitements différents : une vraie manne pour l’industrie !

Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres, et l’on sait qu’il existait des tomates d’à peu près toutes les formes et couleurs, ainsi que des légumes aujourd’hui oubliés.

La raréfaction volontaire des espèces est l’un des aspects les plus visibles du piétinement de la biodiversité. Bien entendu, il se loge aussi dans l’utilisation des pesticides et insecticides évoquée plus haut (je vous renvoie au billet que j’avais écrit sur le Cruiser OSR et son impact sur les abeilles).

Le choix de la monoculture est également un aspect du piétinement de la biodiversité. La nature est un écosystème en équilibre où les espèces s’apportent mutuellement. En consacrant des hectares entiers à une seule et même espèce, on brise ces liens et on détruit la logique même de ce qu’est un écosystème.

Le cycle naturel est rompu

La nature est cyclique. En agriculture, la terre nourrit les végétaux, qui nourrissent les animaux, dont les déchet nourrissent la terre.

La cohabitation des règnes animal et végétal est un cycle naturel qui fonctionne (il l’a démontré depuis des lustres). La ferme était basée sur ce cycle, et sur la variété des espèces et la coexistence bienfaisante entre animaux et végétaux.

Aujourd’hui, on a séparé le cultivateur de l’éleveur. Il n’y a plus de coopération entre le végétal et l’animal. Il vaut bien mieux nourrir les végétaux directement avec des produits fabriqués et vendus par l’industrie pétro-chimique que préparer la terre avec les déchets des animaux, en prenant le temps qu’il faut pour qu’elle l’absorbe.

Quand bien même, les quantités astronomiques de déchets produits par l’élevage intensif sont trop conséquentes pour que la terre puisse les absorber sans être empoisonnée.

Les semences sont confisquées

Autrefois toute une activité de l’agriculture paysanne consistait en la préparation des semences pour les saisons à venir. Une partie de la production était ainsi destinée au futur, pas à l’immédiat. Ce travail était également un véritable effort de préservation de la biodiversité. Toutes les semences étaient traitées de la même façon, car on ne pouvait savoir si l’avenir allait être favorable ou non pour telle ou telle semence. Avoir dans les champs différentes espèces était le gage que même si certaines ne donnaient pas une année, les autres compenseraient.

Aujourd’hui, il existe un catalogue des semences autorisées. Toute semence non répertoriée dans ce catalogue est prohibée, et sa commercialisation, mais également son don ou échange est répréhensible. On ne peut légalement pas préparer ses propres semences de tomates pour l’année prochaine à partir des graines des fruits de l’année en cours.

Pour parer à l’éventualité d’une transgression, l’industrie a créé des espèces hybrides qui possèdent l’heureuse caractéristiques d’être, sinon stériles, tout du moins incapables de produire des rejetons robustes. En clair, si vous tentez de faire vos propres semences avec, vous n’obtiendriez quasiment rien ! Vous êtes donc obligé d’aller vous fournir en graines auprès des points mis à votre disposition par de bienfaisantes multinationales, lesquelles vous vendrons avec les traitements qui vont bien et les éléments nutritifs parfaits.

Confisquer la semence est l’idée la plus diabolique de l’industrie (même si reconvertir les armes des guerres mondiales en pesticides était déjà abject). En contrôlant la distribution des semences, et en choisissant celles que l’on vend où pas, vous rendez dépendante l’agriculture (et les agriculteurs), à la fois de la matière première, mais aussi des produits de compléments (engrais, pesticides, insecticides…) dont les semences répertoriées sont de préférence friandes.

Les paysans se suicident

Dans les dernières décennies, des centaines de milliers de paysans se sont suicidés. Rien qu’en Inde, depuis 2000, et selon le gouvernement, il y a eu 200 000 suicides de paysans. Ils sont pieds et poings liés face à la puissance de l’industrie agro-alimentaire, qui leur impose ses semences, ses pesticides, insecticides, engrais, médicaments… autant d’argent qui vont dans les poches de l’industrie et non dans celles des paysans.

Ils se retrouvent croulant sous les dettes, sans espoir de pouvoir se sortir un jour de cette logique dans laquelle ils ne sont que des pions. Acculés, accablés, n’ayant même plus d’amour pour un métier qui n’est pas celui qu’ils ont rêvé, ils mettent un terme à leur souffrance en même temps qu’à leurs jours, parfois même dans des suicides collectifs. Vandana Shiva, infatigable combattante de l’écologie, n’hésite pas à qualifier de génocide le traitement qu’on réserve aux paysans.

Dans le film, un paysan indien vivait ainsi, régulièrement récompensé pour sa productivité et sa dévotion au travail. Pourtant, il n’était pas comblé. Il a décidé d’opérer un virage à 180°. Il a décidé d’adopter une logique totalement différente, en revenant à une agriculture paysanne, sans engrais, en respectant la biodiversité, en tirant partie de la formidable coopération entre le sol, les plantes, les arbres et les animaux, en profitant finalement au maximum des possibilités offertes par la nature et en la respectant en retour. Il a maintenant une exploitation prospère, totalement autosuffisante (sans dette).

Comme le dit Dominique Gilet, président fondateur de Kokopelli : « La meilleure façon de lutter contre les multinationales quelles qu’elles soient, […] c’est de s’en passer. »

La croissance est un danger

On prend conscience de façon très triviale dans ce film à quel point la croissance elle-même est un danger pour l’agriculture, et finalement pour l’humanité. Ainsi, Devinder Sharma, un ingénieur agronome qui dénonce les mythes de l’agriculture industrielle, nous démontre combien une eau polluée est bien plus créatrice de croissance qu’une eau naturellement propre.

La croissance mesure les échanges occasionnant une transaction financière, un échange de monnaie. De ce point de vue, l’eau propre est totalement neutre (de même que les logiciels libres). En revanche, une eau polluée est génératrice de croissance à trois reprise : quand quelqu’un a été payé pour déverser lesdits déchets, source de la pollution ; quand des personnes sont allez consulter le médecin et ont acheté des médicaments parce que cette eau, maintenant polluée, les avait rendu malade ; et finalement quand on a décidé d’investir pour dépolluer l’eau. CQFD !

D’une façon totalement perverse, polluer est créateur de richesse, au sens financier du terme en tous cas, le seul qui vaille aux yeux de la croissance.

On marche sur la tête !

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About JeffRenault

Simple citoyen du monde

8 responses to “« Solutions locales pour un désordre global »”

  1. bernard lebas says :

    viens donc voir mon jardin!! c’est de la terre couscous comme dit Bourguignon, généreuse que même si tu me retrouves sur facebook, t’auras les photos!!

  2. laurettec says :

    Je vais essayer de le voir ce film, mais tout ça n’est pas bien nouveau pour moi. PS: mieux le nouveau look😉

  3. Merome says :

    Film vu il y a plus d’un an : http://merome.net/blog/index.php?post/2010/04/18/Solutions-locales-pour-un-d%C3%A9sordre-global

    Tu es encore en retard🙂

    À mon avis, la clef du problème est ici : réussir à faire voir ce genre de reportage, faire entendre ce type d’argumentation au plus grand nombre. Comment organiser des diffusions/débat de ce qu’on trouve sur le net ? Comment faire en sorte que ça n’emmerde pas les gens et que ça soit un moment convivial qu’ils apprécient ?

    C’est dans cette direction que je cherche, maintenant.

    • JeffRenault says :

      Oui, je suis même très en retard ! Mais grâce à toi et de nombreux autres, j’accède à des informations précieuses qui accélèrent mon éveil et donc mon parcours. Finalement, en 6 mois, j’ai appris davantage qu’en 44 ans😉

      Je suis bien d’accord avec toi : la question est effectivement de répandre ces informations, de convaincre petit à petit, sans prosélytisme, puisque l’objectif est bien une prise de conscience progressive et non contrainte (en tout cas, je ne le conçois pas autrement), et avec pédagogie, ce qui suppose en effet de rendre accessible à tous des messages parfois peu excitants, voire chiants.

      J’ai visionné le film objet de ce billet dans une salle des fêtes de St. Jacut de la Mer (en Bretagne). C’est l’association locale de protection de l’environnement et l’AMAP locale qui organisaient la projection. 50 à 60 personnes dans la salle.

      C’est une modalité possible et intéressante, sachant que la projection est récurrente. Créer une association ? Pourquoi pas ?

      D’autres voies sont à envisager : web, réseaux sociaux… Je me dis depuis un moment de référencer sur ce blog les liens vers d’autres blogs abordant ce thèmes, et aussi inventorier vidéos et livres.

      L’imagination est notre seule limite… je ne suis pas toujours très imaginatif, alors : proposez🙂

  4. Merome says :

    Il faut dépasser le strict cadre d’internet et toucher les autres. Pour ça, j’utilise d’autres cercles de connaissances et d’influence : collègues, famille, bibliothèque, associations dont je fais partie … mais il faut le faire avec bcp de prudence et de patience pour ne pas blaser les gens et perdre leur écoute.

    • JeffRenault says :

      Oui, il faut user de patience et de pédagogie, car le déni est fort et compréhensible. L’échange dans les cercles familiaux et amicaux permet de mesurer tout cela.

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